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PURIFICATIONS
A Majunga, j'ai une bonne ; ceux qui me connaissent vont trouver cela étrange
mais ici c'est aussi naturel que d'avoir dix doigts. Je dis cela,c'est une expression car ici
tous n'ont plus des mains complètes. Accidents, malformations, maladies ont brisé,
déformé, rongé beaucoup de doigts malgaches.
Mais revenons à ma bonne, domestique, employée de maison. Ce catalogue non
exhaustif me rappelle un savoureux dialogue dans le film la Cérémonie de Chabrol où
une famille de bourgeois bon teint se demandait comme appeler justement leur nouvelle
recrue. C'est le père qui l'avait emporté avec le mot Bonne qui lui semblait le plus
gratifiant. « Bonne à tout faire, Bonne comme le pain, Bonne aux autres. » Je ne sais que penser de
ce verbiage alors je vais dire et écrire Françoise, cela sera plus simple et donne au personnage une
substance plutôt qu'une fonction. Parlons donc de Françoise ; son corps est tout en courbes et
rondeurs, elle se déplace en se dandinant comme une balle sans axe, souriant aux visages qui la
croisent, Joconde aussi indéchiffrable que l'original. Une de ses principales préoccupations
terrestres (les célestes l'occupent probablement davantage!), ce sont ses cheveux. Pour être honnête,
à Madagascar, les soucis de coiffure mobilisent la gent féminine plus sûrement que tout autre chose.
C'est une affaire générale et nationale à laquelle aucune femme n'échappe ! Ma Françoise a des
cheveux crépus, ce qui n'est pas un critère de beauté, le « lisse » en étant un : réflexe de rareté !!!
Mais coquette, elle se les lave presque tous les jours et les accroche sur le sommet de sa tête en
« chouquette ». Selon les jours et son humeur, ce sont deux ou trois pâtisseries qui oscillent sur son
crâne.
Voilà pour le portrait maintenait de l'action !
Le mardi est jour de nettoyage total et impitoyable dans ma maison. Françoise prend un baril
métallique, jette à l’intérieur toutes les ordures organiques de la semaine écoulée, lance une
allumette, deux, trois, le nombre nécessaire pour faire une belle flambée. Devant son chaudron
fumant, des images de sorcières, de potions magiques, de grottes profondes me viennent devant les
yeux... Françoise, stoïque, chouquettes bien plantées sur la tête, anime avec un carton le feu
purificateur, libérateur de la maisonnée ! Lorsque le feu couve, se nourrit de sa propre force, elle
s'assoit, un peu noircie, un peu suante, songeuse, le carton ballant dans sa main ronde. Lorsque le
feu est devenu cendre, Françoise s'attaque à une autre libation : la lessive qui se fait encore
à la main ici avec bassines et brosses. Elle prend le linge à bras le corps et le met à tremper dans
l'eau blanchâtre de savon. Ses chouquettes frissonnent, elle aime l'eau Françoise ! Elle frotte, rince,
l'eau coule à flot, eaux lustrales … jusqu'au plaisir suprême de l’étendage !
Le mardi, Françoise devient prêtresse, assassinant sur des autels improvisés les
impuretés de ma maison ! La purification a eu lieu !

Stéphanie Thuillez

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