Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
/ / /


L’AMPHORE

Lauzun d'Argent au concours Nouvelles et Contes du Pays du Lauzun, prix décerné le 9 juin 2009 

 


« Je suis la cruche de l’histoire et de la ville de M…

 

M…, comme toutes les villes de France, séquestre une grande place, elle aurait pu s’appeler la Place de la Libération, la Place du Palais de Justice, la Place du marché, mais à M…, elle se nomme l’Esplanade. Et sur l’Esplanade, a été conçu, au siècle avant-dernier, un jardin qui doit tout à la règle et à l’équerre. Ses plantations sont si uniformes, si bien semées que même les oiseaux y volent en escadrons militaires! Et au sein de cet espace dédié à la sérénité et à la promenade géométrique, il y a, comme il est coutumier, un bassin circulaire où trône la Source, une statue féminine et dénudée qui tient une amphore.

 
Et l’Amphore, c’est moi et c’est moi la cruche de l’histoire !

 

Cruche, je le suis, car personne ne me regarde, personne ne m’écoute ! Pourtant, de ma bouche béante et de ma gorge, coulent, coulent l’eau et la mémoire du lieu. Je suis essentielle à l’ensemble, mais je suis transparente, invisible aux passants.

 

Bah, je suis une incomprise ! À tel point que nul ne songe à m’appeler de mon vrai nom. Je suis au pire le vase, comme si on pouvait me confondre avec un pot de chambre, au mieux l’urne. Mais je le déclare haut et fort, je suis une amphore ! Au chagrin de ne pas être contemplée, s’ajoute encore celui d’être entourée d’ignares !

 

Sans moi, la Source serait risible sur son socle, surtout avec ce ‘déhanchée’ obscène ! Vous m’enlevez et tout va de travers ! De plus, c’est elle qui me porte à bout de bras, elle est à mon service et non l’inverse ! Imaginez une seconde un bassin sans eau jaillissante, cela serait fort déplaisant. Mais toutes ces subtilités, nul ne les comprend !

 

En un mot, la péronnelle qui me tient m’a volé la vedette ! Et cela depuis le premier jour.

 

Ah, ce fameux premier jour, jour où nous avons été découvertes ensemble, offertes, pourrais-je dire, aux regards. Et bien, croyez-moi, personne n’a fait attention à mon galbe, à la finesse de ma taille, à mes parfaites proportions ! Non, toutes les oeillades étaient pour elle, sur elle. Je les revois ces messieurs en haut-de-forme et en redingotes qui tournaient autour de cette pimbêche dépoitraillée. J’entends encore leurs râles admiratifs, leurs soupirs compulsifs et leurs respirations haletantes ! Cela a été mon premier jour de souffrance et beaucoup, beaucoup d’autres ont suivi …
 

Mais à quoi bon s’attarder sur ma morosité …


Certes, j’ai quelques consolations.


Ainsi, les jours où le vent souffle et tourbillonne sur notre belle place - et ces jours ne manquent pas dans l’année - maligne comme je suis, j’oriente mon jet, je l’intensifie et j’arrose les passants pressés et les marcheuses intrépides. Et les poings levés, les protestations et les imprécations vengeresses c’est toujours pour cette nigaude, jamais pour moi ! Car je vous le rappelle, je n’existe quasiment pas… Et moi, je m’amuse, je ris bien largement de mes lèvres métalliques.

 

Autre forfait qui me délasse de ma triste condition : je me laisse aller, je coule négligemment sans me presser, sans pression et là, l’eau oxyde, ronge et laisse une nette empreinte sur le corps si parfait de ma porteuse ! Petite vengeance, je vous l’accorde, mais qui devient encore plus cocasse lorsque les employés de la Mairie viennent la gratter, la frotter, la décaper… Bah, il faut bien effacer les traces de mes innocents délits. Tout cela me distrait énormément, car la Créature n’aime pas être gratouillée, ni chatouillée et c’est une joie très pure de la sentir toute offensée et toute meurtrie par les brosses, les grattoirs et autres frottoirs ...

 

Voilà comment va ma vie, beaucoup de peines et quelques pitreries !

 

Jusqu’à hier ! Hier a été un jour étrange, terrible !

 

Un homme est entré d’un pas assuré dans le jardin. Je l’ai vu arrivé de loin, car ma position en suspension me permet d’embrasser l’ensemble de l’espace. L’homme est venue jusqu’à nous. Il portait autour de son cou une boîte noire. Et il s’est arrêté et il a virevolté, de droite, de gauche, devant, derrière. Il regardait intensément la peste qui me surplombe. Il l’a fixée ardemment avec sa boîte noire munie d’un œil de verre. Et à chaque fois, il appuyait sur un bouton et de là-haut j’entendais une sorte de déclic. Et à chaque clic-clac, je sentais la nymphe émue et toute vibrante. Il a stationné un bon moment et il a flashé sur ses pieds, ses cuisses, son ventre, sa gorge et vous pouvez me croire, pas une fois il ne m’a regardée en face, pas même une seconde.

Quand j’affirme que je suis transparente… Toute l’attention était pour la fille et pour moi, rien de rien, même pas un coup d’œil en passant ….  J’étais dans un état ! Une vraie boule de nerfs !

 

Et là je me suis dit : « L’amphore est pleine ».

 

J’étais tellement outrée que je me suis remplie d’eau, à ras du goulot. Et ma rage est devenue ardeur, et mon ardeur a grimpé comme la température ! Et l’eau que  je contenais à commencer à s’animer, à chauffer, à bouillir. Mon col en fumait… 

 

Et plus l’eau s’animait, plus j’étais exaltée et moins la fille avait envie de me tenir.

 

Et plus la température chauffait, plus je m’enivrais et moins la fille pouvait supporter la chaleur. Elle jonglait avec moi, tentant de se soustraire à une telle torture…

 

Et plus l’eau bouillait, plus j’étais dans mon élément et la fille dans l’embarras... 

 

Jusqu’au moment où cela est devenu insupportable, même pour sa peau de bronze et elle m’a lancée, violemment, dans les airs. J’ai atterri sur la pelouse et ovoïde comme je suis, j’ai roulé, roulé. Et devinez où ma course s’est finie ? 

 

Entre les antérieurs du cheval, oui, la statue qui est juste derrière la Nymphe. La gloire de la ville de M…, sa statue la plus célèbre, le chef d’œuvre de la sculpture animalière !

 

Croyez-moi sur parole, rien n’est plus tendre qu’un cheval assoiffé ! Il a attendu patiemment que la température de l’eau devienne plus douce pour boire délicatement.

 

Rien n’est plus agréable que d’être attendue !

 

Rien n’est plus plaisant que d’être reconnue !

 

Jamais je ne m’étais sentie aussi bien ! Car la Bête était aimable. Elle me chuchotait des douceurs, me taquinait l’épaule de son nez soyeux, m’expliquait combien elle s’était sentie bien seule sur son socle, combien elle m’avait admirée de loin sans espoir !
 

J’ai passé la plus belle soirée et la plus belle nuit de ma longue existence, un rêve !

Seulement toutes les bonnes choses ont une fin ! Ce matin, un promeneur plus vigilant que les autres a donné l’alerte.

 

« La Source a perdu son vase, il est tombé entre les pattes du cheval… »

 

Quand je vous disais précédemment que j’étais entourée d’ignares sans vocabulaire !

 

Branle-bas de combat sur l’Esplanade ! Les journalistes qui n’en manquent pas une sont venus en grappe et ils nous ont photographié, moi tendrement lovée entre les jambes de ma belle cavale. C’était mon jour de gloire, certes mais à quel prix ! Car les employés de la Mairie m’ont délogée de force, je me faisais la plus lourde possible, mais cela n’a pas suffi et ils m’ont replacée dans ma triste position de départ : au-dessus de la Source.

 

Depuis je rumine, oui, je rumine afin de retrouver mon bel équidé qui sait si bien murmurer à mon épaule ! Car je vous le dis tout net, je préfère servir d’abreuvoir à un animal reconnaissant que de vase antiquisant à une nymphe aguichante ! »

Stéphanie THUILLIEZ 

 

Partager cette page

Repost 0
Published by

Présentation

  • : Le blog de la photoconte
  • Le blog de la photoconte
  • : Blog qui évoque les activités de l'association de la Photoconte qui présente de contes, des photos, des diaporamas, des contes en langue des signes, de stages dans l'art de conter et d'écriture
  • Contact

Recherche

Liens